billet d’humeur – J’suis snob

L’ART DE PORTER LES CLUQUES MADE IN TOULOUSE

TEXTES : Françoise Sans Gants ‒ PHOTO : Vincent Balden ‒ www.vincent-baldensperger.com
COIFFURE/MAQUILLAGE : Ludivine Brochay – www.ludivina-b.com
Lunettes : Marni chez Max Optic ‒ 45 Rue Boulbonne, Toulouse ‒ 05 61 21 60 24

Lunettes de vue pour les myopes, les astigmates, les hypermétropes. Lunettes de soleil pour les photosensibles, les starlettes de centre-ville, les hipsters à moustache, les mini-bobos en couches culottes, les enseignants échevelés ou les notaires stressés. Nous, les Toulousains, affichons les cluques comme un symbole de luxe ostentatoire, une fierté de gens du soleil, une ode à l’air intelligent. Chaque porteur a sa raison propre.
Les cluques imposent le respect, signent notre appartenance. Toulouse, c’est le règne du binoclard ! Les bien-voyants, les clair-voyants filent, eux, directement au placard !
Vous n’avez qu’à vous installer en terrasse Place Saint-Georges et observer les visages siglés, solaires papillonnantes ou perlées, énormes cercles de métal improbables, petits verres de secrétaire qui soulignent un regard noirci au khôl. Les cluques sont de sortie. On fourre son sac sur ses genoux, on croise les jambes et on chausse les tendances enfouies dans un étui subtil.
Pensez à jeter un œil averti aux conducteurs du matin aveuglant. À Toulouse, on ne plisse pas les yeux, oh non, ça fait des rides étoilées irréversibles. On sort ses Ray-Ban de puriste, on retrouve au fond d’un tiroir ses Chloé vintage, on investit dans des Chanel pour faire sa belle. Rien n’est trop beau ni trop dispendieux ni trop extravagant pour protéger nos pupilles et notre vie privée. Des verres teintés comme les vitres d’une voiture diplomatique.

Petit guide Du Cluque-Art

1/Pas de monture intemporelle. On suit la Mode. On fait la Mode. Les Toulousains savent de quoi ils parlent, l’accessoire n’est pas accessoire. Il s’agit de varier la monture et de courir après les tendances comme un marathonien. L’été fut « red », l’automne sera « bois » ou « gold » et si tu n’as pas tes Shelter en noyer ou en érable ou tes Marni-bijoux, ce n’est pas la peine de te pointer aux soirées, compris ?
2/Le Made in France in first place. Bien sûr, on est chauvins nous Toulousains ! Les lunetiers doivent venir du Jura dans leurs Moon Boots ou on ne craquera pas ! Qui aurait le culot de s’offrir une paire qui n’aurait pas été conçue à Morez ou Oyonnax ? Allez-y, regardez sur une carte, c’est bon j’attends ! On supporte la création artisanale oui, messieurs dames, non par snobisme pur, mais pour créer des emplois, on est comme ça, nous Toulousains ! On est généreux !

 

3/On fait la course à l’exception, vrai de vrai, même en matière de lunettes, le Toulousain se veut exclusif, singulier, inclassable. On mise sur les collections éphémères, de la série ultra limitée si possible de ce petit tout petit créateur confidentiel, mais comment s’appelle t-il déjà ? Non aux lunettes-prothèses, le Toulousain veut le nec plus ultra, le clinquant pas bling, l’or qui pétille sans éblouir, le signe qui distingue…

4/On loue ses lunettes pour une semaine, une soirée, pour changer de look à moindre coût ou être ultra-stylé et puis c’est tout ! Tu tapotes sur internet, tu choisis ta monture, tu donnes ta correction et hop, les cluques sont tiennes, pour un instant, bibliothèque de regards…

5/On fait appel à un visagiste qui va étudier la morphologie de ton visage et t’aiguiller pour dénicher THE paire parfaite ! Chaque détail est crucial. Si tu es connecté – et le Toulousain est souvent très geek – tu as la Fitting Box créée par des jeunes de chez nous, le processus est épatant. Devant le shop de l’opticien, tu poses visage nu et le miroir-écran te propose un essayage virtuel carrément dément ! Allez, ne te fais pas prier, file Place Saint-Georges faire tes essais et pense à prendre des selfies de tes selfies ok ? Sinon c’est pas drôle ! N’oublie pas de poster sur Instagram hein ?

Moquons-nous, moquons-nous, qu’importe mais le Toulousain a la classe, en cluques à Montparnasse, Rosas ou Las Vegas, nul ne se lasse, on le reconnaîtra et c’est bien ce qu’il veut en définitive en se dissimulant… Qu’on le voie !