J’SUIS SNOB : L’ART D’ÊTRE UNE FEMME-ENFANT

Je ne sais pas vous mais je ne m’attendais pas forcément à être la femme que je suis devenue. J’ai mis un sacré bout de temps à devenir véritablement adulte, un enfant, deux enfants, des déceptions, des succès, des métiers, les vicissitudes de l’existence. Parfois, je ne suis même pas encore persuadée d’avoir atteint ce point charnière où l’enfant disparaît « pour de vrai ». Peut-être que cela arrivera le jour où j’arrêterais de dire « pour de vrai » justement non ?

Je suis une femme-enfant mais pas toujours, pas souvent, juste le temps d’un audit poussé en caprice, égocentrisme, paresse et innocence feinte. Imaginez-moi, soyez audacieux, une Jane Birkin 2.0 haute d’1,72 m, brune, et sans l’accent british. J’aime bien les descriptions en creux. Anti-portraits. My name is Françoise sans Gants. Je bois lentement de minuscules gorgées de ce vin des Pouilles rouge sang et je titube déjà parce que je ne supporte pas l’alcool. Ou bien peut-être est-ce l’alcool qui ne me supporte pas ! Alors je grignote du bout des doigts du pecorino et du parmigiano pour résister tandis que les hommes me dévisagent.

Regardez-moi vivre comme dans un court-métrage au ralenti. Je suis de ces femmes qui ont décidé qu’elles étaient tout à fait incapables d’accomplir les choses de la vie toutes seules. Dès le matin, je me réveille en bougonnant gentiment en prenant garde de ne pas laisser apparaître ma ride du lion. Je pousse des petits cris perçants d’animal emprisonné et je fais des moues bardoesques pour obtenir un café au lit parce que ce satané réveil vient de briser mon rêve fou. La vie est dure. Il faut se la faciliter dès les premières lueurs du jour. Un peu plus tard, je cligne des yeux devant les appli transports parce que non, vraiment, je ne comprends pas pourquoi on me fait aller là, moi, en pleine pampa de la banlieue nord, pfffff, c’est trop dur la vie, c’est vraiment bête que je n’aie pas mon permis parce que là, vraiment, ça m’aurait servi, j’ai même un peu peur d’y aller si vous voulez savoir ! Mais l’Homme est là, il va me sauver de ce marasme encore une fois parce que je suis irrésistible, je minaude, je susurre, je ne suis pas sûre, et comme il est intelligent – c’est ce que je veux qu’il croie en tout cas – il doit être bien certain que je suis incapable d’accomplir ces tâches triviales et … tellement compliquées … sans lui ! La dernière fois, il a passé la nuit à rédiger mon curriculum vitae parce que j’étais vraiment très triste de ne pas parvenir à m’auto-évaluer, ça me rendait vraiment vraiment malheureuse et puis la mise en page, oui, c’est compliqué ça la mise en page, alinéas, typographie, taille de police … Quel casse-tête ! Heureusement qu’il est quasiment expert ! Bref, il l’a fait. Moi j’ai dormi seule dans mon Queen Size, les bras en croix et me suis réveillée avec un teint de pêche et la marque charmante du drap imprimé sur ma joue. Je lui ai même préparé un breakfast, si je ne suis pas trop mignonne !

Narcissique, égotique, capricieuse, ultrasensible, je suis le condensé en talons de tout ce qu’il est possible d’exécrer chez un enfant. Je chouine parce que j’ai le nez bouché, je n’ai pas la migraine à moitié, je tape des pieds si je n’obtiens pas ce que je veux et je trépigne quand il est d’usage d’attendre. J’en veux au pot de sauce tomate, vilain pot qui ne veut pas s’ouvrir, et je réclame les bras robustes de l’Homme comme adjuvants à ma faiblesse « Mais qu’est-ce que tu es fort mon coeur ! ». Clic. Clac. Boum. Ca, c’est le bruit du piège qui se referme, celui des ailes de Peter Pan, le filet de la petite sirène …

Parfois, dans la rue, je mets mon casque sur les oreilles et je me fais vriller le coeur à coup de chansons d’amour suintantes. J’aime les histoires fichues, les Julien Clerc, les Biolay, les Aznavour, les Juliette Armanet, les Gainsbourg. Mon Dieu que c’est bon d’avoir mal et tant mieux si on peut se regarder pleurer dans le miroir. Pas de miroir, qu’importe, j’ai un outil dans mon smartphone qui permet de se regarder chialer depuis n’importe quel endroit ! C’est parce que je suis trop belle quand je pleure aussi ! Mes yeux deviennent verts, c’est dingue, avec des nuances de jaune et tout et tout ! Je chante des love songs en faisant des di-dooh-dah et je me fais saigner le coeur avec ma nostalgie.

Je suis une femme-enfant, oui,une séductrice pas sage du tout qui donne du tu aux messieurs, réclame des baisers, un bras pour s’appuyer, un rendez-vous parce que la vie est courte et que j’’en ai trop trop trop envie. Je peux sexualiser en toute innocence et dire des gros mots s’ils ne sont pas trop gros parce que j’ai cette âme d’enfant qui me donne l’air stupide d’une oie blanche et annihile les craintes de la proie.

Habituellement, les femmes ne m’aiment pas, ben voyons pourquoi le feraient-elles ? Je suis l’anti-féminisme à moi toute seule ! Je bats des cils, je file mes collants, je fais des bisous et des compliments et je m’agrippe à mon protecteur comme une sangsue pour qu’il n’ait plus d’autre alternative que celle de me protéger au péril de sa vie. Regardez-le, il me contemple comme une petite chose, vraiment, me croit-il si faible ? Mmmm je n’aime pas du tout ce regard …

Alors je lui dis merci monsieur, tu sais grâce à toi j’ai bien grandi, je n’ai plus besoin que tu m’aides à marcher, merci merci, mais il va falloir que je prenne mon envol moi, c’est pas tout ça mais j’ai toute une vie devant moi ! Mais tu es joli, vraiment, j’adore ton sourire, il éclaire mon chemin et il me donne envie de voyager …Mon tendre amour, ce serait sympa si tu pouvais me déposer à l’aéroport au passage, tu veux bien ?

TEXTE : Françoise Sans Gants
PHOTO : Romain Mathieu
MAQUILLAGE : Adrien pour Elysées Parfums
COIFFAGE : Rachel Hair L’Atelier
STYLISME : Courrèges chez Georges Cinq & Les P’tites Pépées
LIEU : La Cour des Consuls