J’SUIS SNOB : L’ART DE RANDONNER SMART

Je ne pouvais pas prévoir que j’allais un jour être challengée sur mes compétences sportives. On ne demande jamais ce genre de choses aux intellectuelles, c’est antinomique. Nous sommes là pour penser sport, parler sport passe encore, mais pas pour en faire ! Grand Dieu, non ! Il faut dire que nous sommes depuis quelques années définitivement entrés dans l’ère – ou devrais-je dire la dimension – du feel good, eat good, be healthy, be fit. Un microcosme d’un genre nouveau peuplé de femmes inspirantes au sens premier du terme. Le cosmos bigarré de celles qui gonflent leur ventre pour expulser l’air et visualisent leur salutation au soleil et leur jus détox avant même la sonnerie du réveil. La morning routine, non, non, on ne m’y prendra pas, no way ! J’ai tenté l’expérience une semaine, j’avais des valises de 35 kg sous les yeux et je sombrais à 20 h, avant le coucher des enfants.
Alors je ne m’y attendais pas, vraiment non, j’avais cru qu’on continuerait à se satisfaire de ma plume légère et enjouée et qu’on laisserait mes ischio et mes muscles transverses en paix ! J’ai une âme de randonneuse mais mon corps ne suit pas forcément le mouvement. Il est réfractaire. Quelle idée aussi d’aller admirer, faussement extatique, un panorama tout juste acceptable pour le simple plaisir de se dépasser soi-même ! Je préfère faire la course contre les autres moi, c’est plus dynamisant ! Je suis une randonneuse contemplative. Je pourrais imaginer sans vergogne être télétransportée au sommet de l’effort pour jauger s’il aurait été judicieux ou pas de tenter l’expérience !
Déjà, avant de partir, il a fallu faire des courses, des tonnes de courses, d’hideuses acquisitions qui vous font d’emblée prendre la mesure de la nécessité absolue d’investir dans un gigantesque sac de randonnée qui servira à emballer en fin de course tout ce fatras d’ascensionniste de pacotille suréquipé et oublier qu’on l’a porté un jour !

Look at my shoes
Désespoir de la fashionista : les chaussures de trek. Le critère ultime du confort résonne dare dare dans mes malléoles et par respect pour la faune et la flore locales, je ne peux me résoudre à céder devant ces odieux godillots écarlates qui me clouent au sol. Je ne suis pas persuadée d’avoir l’énergie de lever les pieds pour avancer. L’énergie du désespoir, peut-être. Je ne pourrais rien donner de plus. Mon catwalk est jonché de boue et de ronces, je ne peux résolument pas évoluer élégamment et continuer à gravir des sommets… Cara, Carla, Naomi, dois-je donc me résoudre à cette démarche ancrée et quasi virile pour ne pas dévaler la pente en sens inverse comme une pierre ?

Backpack challenge
Et puis le sac, rien à redire, il a du style ! Je jette sur mes épaules mon 88 litres kaki de baroudeuse et j’ai l’impression d’être Indiana Jones. Cervicalement parlant, vide, ça passe crème mais plein c’est inénarrable : sac de couchage, 3 couches de vêtements, ma gourde vessie en peau de taureau et mille et un ustensiles accrochés par un mousqueton à l’extérieur du sac qui cliquettent des graves et des aigus à chacun de mes pas. Je suis… Je suis… Je suis une voiture de mariée traînant ses boîtes de conserve, je suis un vide-grenier ambulant, je suis Louis la brocante avec mon sifflet, mon téléphone, mon miroir, ma lampe et ma boussole chevillés au corps.

Emergency kit
Le poste le plus impressionnant dans mon sac de rando : la trousse à pharmacie. Mon hypocondrie est sans limite. Je suis une mère juive pour moi-même. J’ai listé en amont les accidents et bobos potentiels et j’ai par avance des mini crises de panique en regardant le contenu de mon paquetage : ampoule, insolation, foulure, entorse, tendinite, piqûre d’insectes, coupure, morsure de serpent !!! Chaque fiole correspond à une angoisse et à un scénario dramatique où tout se termine pour moi en surinfection sur un brancard, borgne, brûlée et déshonorée !!!
Comme je suis du genre à m’égratigner sur des parois lisses ou faire une allergie aux fleurs des champs, j’étais quasi persuadée que j’allais devoir faire face à un moment donné de mon périple à l’une de mes indicibles peurs. Je suis la Schéhérazade de l’angoisse. Je peux raconter à l’infini les drames possibles et les possibles de tous les drames.
Il ne m’est cependant rien arrivé de trop grave. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas pu faire un pas en altitude, j’étais tétanisée. J’ai eu le syndrome de la randonneuse débutante :
« le MAM, oui-oui, c’est le mal aigu de montagne, j’étais là tu vois, presqu’en haut de l’Everest, au Kala Pattar, et j’ai frôlé l’œdème pulmonaire ! Non, non, vraiment, ne me tente pas bichette, c’en est fini de la randonnée en ce qui me concerne ! Je ne suis pas du genre à savoir tempérer ma vitesse ascensionnelle ! »
Alors j’ai décidé de rentrer à la maison illico pour m’emplaider sur le canapé en froissant des papiers de Michokos et en croquant l’hostie des calissons pour évacuer ce trop plein de montagne. Je me ferais infuser un Yogi Tea pour faire passer le tout et je regarderais une vidéo de pilates sur youtube en cherchant dans une autre fenêtre de mon ordinateur une méditation qui me fera voyager sans bouger mes doigts de pied.
Sachez tout de même qu’en vrai de vrai, je ne suis même pas arrivée tout en haut de la Sainte-Victoire au Pays d’Aix alors le Kala Pattar comment vous dire…