LA SCÈNE GRAFFITI

MADE IN FRANCE

Graff, tag, flop, l’Art urbain a son jargon et ses codes. Ils ont commencé par les murs, les trains, les terrains vagues et continuent pour la plupart à « faire du vandale » par passion de l’adrénaline. Cependant, la scène graffiti s’est démocratisée et les collectionneurs demandent de la toile et des expositions. État des lieux de la scène graffiti made in France au travers des différents itinéraires et des quêtes artistiques de plusieurs artistes urbains.

RESO (TOULOUSE)
Graffeur dans l’âme, toujours et aujourd’hui, depuis ses premiers murs artistiques, les fresques collectives et même encore dans son travail sur toile, plus solitaire. Un hyperactif du graf, un touche à tout de l’Art, ultra performant, performer même. RESO a apposé sa signature dans les rues de Toulouse et d’ailleurs. Une patte colorée, un lettrage puriste wild style* et un travail de la matière axé sur la récup’ pour donner une seconde vie à l’œuvre en apposant le graff en douceur, en l’intégrant pour conserver le vécu de l’objet ou du lieu initial. Sa motivation ? Intégrer le graff dans des lieux ou sur des supports déjà chargés d’Histoire pour laisser son empreinte : « Tagger, écrire ton nom dans la rue, ce n’est pas un ornement, c’est une signature, une trace ». La trace de RESO étale sa spontanéité et son audace sur les murs de nos villes.
*Wild style : une forme complexe de graffiti consistant en un ensemble de lettres et de formes qui se chevauchent et s’entrelacent apparue dans le Bronx à la fin des années 70

 

MONDÉ (TOULOUSE)
MONDÉ affectionne le non contrôlé, l’illégal et revendique sa soif d’adrénaline qui est pour lui l’essence même du graff. Toulouse est une ville effacée, rien ne reste, il préfère donc œuvrer sur des murs où la scène graffiti est encore à l’état de gestation, un peu nostalgique des débuts du mouvement. À Beyrouth par exemple, MONDÉ peut donner à voir sa technique puisque le graff y est légal et que l’on peut ainsi apposer son nom et une certaine forme d’influence artistique. Sur toile, le graffeur utilise différentes calligraphies qui sont comme un jeu de piste infini avec une pluralité de lectures possibles. Encre, bombe, mix de produits chimiques, lettrages en bois brûlé pour jouer sur les aspects, MONDÉ expérimente avec enthousiasme, à la recherche de rencontres, sans appétence pour la « masterpiece ». Pour lui, « faire un mur » reste l’essentiel et faire un mur, c’est créer une œuvre collective pour s’exprimer et laisser les talents émergeants faire évoluer le Street Art. Pour lui, la qualité d’un graffeur se mesure à sa pratique et les imposteurs nuisent à l’Art du Graff ‒ « Le rap qui devient de la pop music c’est comme le faux Graff qui devient la proie des marchands d’Art ». En quête perpétuelle de liberté, MONDÉ voyage, explore et se nourrit de la pluralité des rencontres humaines qui régénèrent son inspiration et sa motivation.

 

SIKE (TOULOUSE)
Précurseur du graffiti à Toulouse, SIKE fait très tôt les frais de son esprit novateur et incandescent en s’attaquant aux murs de Montréal. 18 mois d’enfermement l’année de ses 20 ans et une empreinte irréversible. Son univers continue à se définir même en prison, il est payé pour peindre sur les draps à la bombe krylon et c’est le graffiti qui lui permet de résister aux épreuves. Par le biais du tag qui est pour lui la source du Street Art, SIKE souhaite réhabiliter l’écriture, transmettre ce qu’il a appris dans la rue, mettre en lumière l’origine du mouvement. « Aujourd’hui, Toulouse est une ville effacée », explique SIKE,  « la mairie nettoie le graffiti mais cautionne le Street Art en invitant des pointures internationales. Les graffeurs Toulousains, eux, s’expatrient pour pratiquer leur Art et se faire un nom, c’est bien dommage ! ». En exposant au festival Toulousain Mister Freeze, au Black Market ou en écrivant sur les murs de l’Hôtel des Beaux Arts, le tagger du sud propulse ses couleurs et fait rempart de son nom.

 

TAROE (BIARRITZ)
Autodidacte, instinctif, TAROE aime jongler entre plusieurs styles de peinture qu’il sectorise comme des axes de travail. Bombes sur les murs, pinceaux et acrylique sur la toile, TAROE est toujours en quête de quelque chose de nouveau à explorer. Son univers d’artiste se construit en parallèle avec celui de ses prédécesseurs et du monde qui l’entoure. Les influences enrichissent son Art et il refuse de « se fixer définitivement dans un courant artistique ou un autre ». Si à l’origine, le lettrage est à la base de son apprentissage, TAROE a fait du topos de la porte un véritable leitmotiv : « Les portes sont des passages, elles laissent imaginer ce qu’il se passe derrière lorsqu’elles sont fermées, ou entrevoir d’autres univers lorsqu’elles sont ouvertes. C’est un symbole fort que l’on retrouve souvent dans les paysages urbains », explique t-il. Parmi ses projets à court terme, l’exposition à Miami de deux toiles réalistes de la série « Métros » au Salon international d’Art urbain et une façade collective de 10 m par 30 m avec GREMS et MAYE. Pour TAROE, la scène graffiti est mouvante et doit rester libre, qu’on continue à peindre des murs dans des terrains vagues ou autorisés ou qu’on choisisse de ne faire que du graffiti vandale. Chaque artiste graffeur doit y trouver son compte.

 

ILK (PARIS)
Graffeur ou graphiste ? Un peu les 2 à vrai dire ! Avec son acolyte Tyrsa, Ilk passe de la bombe à la souris sans sourciller, aussi à l’aise sur la toile, sur une toile, que sur un mur. S’il a débuté au cœur de sa Seine-Saint-Denis natale, ILK décide très tôt de faire de sa passion son métier et valide un Deug d’Arts Plastiques avant de se tourner vers le graphisme. Graphisme et Graffiti se mêlent, la scène n’est pas la même mais les codes et les mentalités se répondent. En rencontrant les PAL, en éprouvant l’adrénaline des expéditions nocturnes dans les tunnels du métro parisien ou sur les toits, ILK comprend qu’il aura besoin de ces deux versions de lui-même en tant qu’artiste pour se sentir complet. Ses deux aptitudes – graphisme et graffiti – se nourrissent l’une de l’autre et il jongle entre les projets avec des marques conventionnelles comme Timberland ou Converse pour une opération nationale et des expositions de peintures plus personnelles. ILK œuvre donc également sur toile avec ce désir de séduire les particuliers et de faire connaître ses créations. À l’ordre du jour, une exposition collective de grands formats en Avril à Paris avec les peintres Cieu et Cedrick Vannier à la galerie Gil Bastide et en Octobre 2017 un solo show chez Kolly Gallery à Zurich en Suisse.

 

MAYE (MONTPELLIER)
Passionné de dessin depuis tout petit, MAYE s’intéresse à la culture Hip Hop et au graffiti dans les années 2000. Une véritable École pour cet autodidacte, des sacrifices et de longues heures en atelier pour passer du mur à la toile. À 26 ans, MAYE est artiste et papa à plein temps. Le graffiti est son mode d’expression, l’Art un biais pour se replonger dans son enfance. Déstructuration des lettres, déformation d’objets et de visages, extension des corps, placement de couleurs, MAYE invente avec humour son « Mayonisme », un mélange de bande dessinée et de surréalisme qui lui permet de rester un grand enfant, d’exprimer sa « spontanéité ignorante » en se prenant pour un « sous marin », raconte-t-il : « Je suis en quête d’immortalité, je veux rester parmi les grands noms et pour ça je suis prêt à plonger en eaux profondes pour un an de travail en atelier… une fois ma collection prête je referai surface ! ». Pour ce jeune graffeur, la scène graffiti est comme lui, en pleine ébullition et il a à cœur d’y imposer son empreinte avec ses personnages inventés, élancés, graciles presque en suspens comme la licorne de l’Hôtel des Beaux Arts ou ses toiles plus urbaines qui mettent en scène de sublimes papillons flottant dans des marécages de déchets rouillés.

 

KILAT (BORDEAUX)
Kilat « fait de la peinture » depuis 1980. En1984, il « graffite » ses premiers personnages sur les murs de Bordeaux, Paris, Toulouse, Montpellier, Marseille, Barcelone… Depuis 2008, KILAT développe deux thèmes principaux qui s’irriguent mutuellement : l’environnement et les faits sociétaux. Son engagement est hautement politisé, au sens primitif, non dévoyé, ce qui lui fait déclarer : « Il ne suffit pas de pratiquer un art aujourd’hui pour être un artiste contemporain, il faut vivre avec son temps, être l’écho de son époque ». Son engagement est fort, il revendique sa liberté d’expression et s’attache à dénoncer la stupidité et l’irresponsabilité de ses contemporains qui mènent la société vers un inéluctable suicide. La peinture singulière de KILAT repose sur un savant décalage entre ses personnages au graphisme naïf mais percutant et son humour corrosif. Sans toutefois « faire dans le fait divers », KiILAT trouve l’inspiration dans l’actualité qu’il détourne pour créer des œuvres universelles. Une peinture engagée donc, mais pas seulement, le peintre avoue que depuis peu, il peint des œuvres plus faciles d’accès, voir plus décoratives afin que les collectionneurs puissent avoir le choix. Les peintures de KILAT sont aussi originales par la bâche PVC qu’il est le seul à utiliser comme support. Même s’il lui arrive encore de participer à quelques battles et autres festivals de Street art, KILAT ne graffe presque plus les murs et expose ses peintures dans les salons et les galeries d’Europe et, en 2017, d’Asie.